Sur les traces des impressionnistes


 

10 mai 1874.        (Berthe Morisot - peintre)

 

Très chère Edma

Je te donne enfin quelques nouvelles. Je n’en ai guère eu le temps jusqu’ici. Notre exposition des artistes indépendants se termine dans cinq jours. Déjà trois semaines… La foule n’était pas au rendez-vous. Enfin… une moyenne de cent visiteurs chaque jour qui venaient plus par curiosité que par goût réel pour notre peinture.

 

Je ne regrette pas d’avoir renoncé définitivement à me présenter au Salon officiel. L’académisme y règne toujours en maître. Les peintres avant-gardistes y sont ridiculisés chaque année. Avec ce jury de vieux tromblons !

 

Impressionniste peintre ami de Claude Monet - Giverny

Malgré mon insistance, notre ami Edouard Manet n’a pas souhaité se joindre à notre groupe. « La Société Anonyme des Artistes Peintres, Sculpteurs et Graveurs… Berthe, ne fréquente pas ces marginaux, m’a-t-il dit d’un ton courroucé ! » Le lâche… Evidemment, il vient d’obtenir des médailles aux derniers Salons et ne veut pas se mettre mal avec un jury qui daigne enfin le considérer ! S’il continue à renier les peintres avant-gardistes, qui sont pourtant ses amis et dont il apprécie la peinture, je cesserai de poser pour lui ! L’amitié cela se mérite…

 

Puvis de Chavannes aussi m’a déconseillé de participer à cette exposition. « Le public se fera une joie de ne pas venir, m’a-t-il lancé ! Cette « exhibition », comme il la nomme, sera un fiasco ! »

 

Nous étions une trentaine à accrocher environ 200 toiles sur les murs rouges de l’atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines à Paris. C’est un artiste original ce Nadar. Il peint à ses heures et les causes perdues le touchent. Avec nous, il a réussi ! « Il est bon comme le bon pain » m’a chuchoté Monet le jour du vernissage en parlant de notre mécène. Il nous a offert généreusement ses locaux tout en sachant que le nombre d’entrées serait insuffisant pour couvrir les frais. Que le dieu des peintres lui réserve une place dans son paradis !

 

Ma petite sœur, pourquoi t’es-tu arrêtée de peindre ? Degas aurait tant aimé que tu fasses partie de la ban de. Il appréciait ta peinture… Enfin, puisque tu préfères t’occuper de ton mari et de tes filles… J’aurais aimé qu’une autre femme se joigne à moi. Je suis un peu perdue au milieu de tous ces hommes. Il y a beaucoup de respect dans leur regard. Ils ne me considèrent pas comme une muse anonyme mais comme une peintre de qualité qu’ils reconnaissent comme une des leurs.

 

L’ambiance a été chaude pour accrocher ses toiles aux meilleures places. Etant la seule femme, mes amis, très galants, m’ont laissé un bon emplacement, bien éclairé. Tu en connais les principaux : Monet, Pissarro, Sisley, Degas, Renoir, Cézanne, Guillaumin… Ils sont l’avenir de la peinture.

 

J’ai apporté trois aquarelles, deux pastels et quatre huiles : La lecture, Le port de Cherbourg, Cache-cache et, mon préféré, Le berceau. Cette dernière toile, où je te représente au chevet du berceau de Blanche qui venait de naître, a beaucoup plu. Monet ne cessait de venir la voir.

 

Berthe Morisot : Le berceau, 1872, huile sur toile 56 x 46 cm - Paris, Musée d’Orsay

 

Pour une première exposition de la nouvelle Association, Renoir avait insisté pour que les toiles soient de moyen ou petit format et disposées à hauteur des yeux. Te souviens-tu des Salons officiels où les tableaux, serrés les uns contre les autres, couvraient les murs jusqu’au plafond ? Chez Nadar, chaque œuvre, isolée, dégage sa propre lumière. Pas de scènes d’histoires ou mythologiques. Rien que des paysages, des portraits ou des scènes intimistes. Des couleurs joyeuses, des touches légères, des tons francs, comme nous aimons toi et moi.

Auguste bRenoir ami de Claude Monet Giverny

 

Renoir a eu un vrai succès avec sa Loge. Il faut que tu voies cette toile : une jeune femme à la robe floconneuse, au visage très pâle assiste à une représentation théâtrale. Les couleurs bleu clair et noires sont un hommage à Manet. Quel peintre ce Renoir !

 

Edma, je me sens chez moi au milieu de ces artistes.

Nous parlons le même langage !

 

Mère doute toujours de moi. Récemment, elle m’a dit gentiment mais fermement qu’elle ne croyait pas en mon talent et que j’étais incapable de ne rien faire de sérieux. « Tu ne vendras jamais rien, ma fille ! » Evidemment, une femme qui peint… et dans un style non conventionnel… Je n’aurai jamais la touche léchée de Rosa Bonheur qui vend tout ce qu’elle veut avec ses représentations d’animaux où le moindre poil est apparent.

 

Auguste Renoir : La loge, 1874, huile sur toile 80 x 63,5 cm – Londres, Courtauld Institute Galleries

 

Pauvre mère… Elle s’inquiète de me voir fréquenter cette « bande de peintres bohèmes » et en a parlé à Joseph Guichard notre ancien professeur de peinture. Sans prévenir, il est venu le soir du vernissage et s’est promené dans les salles. Je l’ai vu faire des mouvements de tête et des moues offusquées devant la plupart des toiles et repartir très rapidement sans me dire un mot.

 

Quelques jours après, maman m’a rapporté les termes de la lettre qu’il lui écrivit le lendemain : « A mon entrée, un serrement de cœur m’a pris en voyant les œuvres de votre fille exposées dans ce milieu délétère. J’ai pensé, ce sont des fous. » Il s’indigna ensuite que mon Berceau, si délicat, jouxte « à le toucher !» une peinture douteuse et ludique de Cézanne qu’il a appelé Le Rêve du célibataire. Il termina son courrier par ces mots : « Votre fille doit rompre avec cette nouvelle école dite de l’avenir. »

 

Des fous… Edma, on nous prend pour des fous ! Heureusement, un journaliste, ami des Manet, a eu des mots ai mables pour moi dans son journal : « Elle a de l’esprit jusqu’au bout des ongles, surtout jusqu’au bout des ongles. »

 

Paul Cézanne ami de Claude Monet Giverny

Ma chère sœur, je te réserve le meilleur pour la fin.

 

Une dizaine de jours après le vernissage, le fameux critique du Charivari, Louis Leroy, s’est moqué dans un article d’un petit tableau de Claude Monet représentant un lever de soleil sur la mer que le peintre avait croqué de sa fenêtre d’hôtel devant le port du Havre. Une charmante toile avec un gros soleil rouge s’infiltrant au milieu des brumes et se reflétant dans l’eau. Monet ne sachant quel titre donner à « cette chose » pour le catalogue de l’exposition l’appela Impression, soleil levant.

 

Paul Cézanne : Le rêve du célibataire ou Une moderne Olympia, 1873- 1874, 46 x 55 cm – Paris, Musée d’Orsay

 

Ce joyeux critique, se croyant sans doute très drôle, eut ces mots ironiques : « Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… » Il titra d’ailleurs sa chronique « L’exposition des impressionnistes ». Nous étions catalogués… Impressionnistes…

 

Claude Monet : Impression, soleil levant, 1872, 48 x 63 cm – Paris, Musée Marmottan

 

J’ai vu Monet hier matin contemplant son tableau. Il m’a reparlé de cet article. Il ne semblait pas mécontent de cette moquerie. « Ne vous inquiétez pas Berthe, m’a-t-il dit, ce journaliste voulant faire un bon mot, sans le savoir a peut-être trouvé le terme qui nous caractérise le plus. Il n’a pas tort… Nous peignons sur le motif la lumière changeante.

 

Claude Monet

Nous utilisons des couleurs pures et une touche divisée pour capter les vibrations lumineuses, les émotions troubles. Nous peignons l’instant, la fugacité des choses. Leroy nous a parfaitement compris, Berthe, nous couchons sur la toile nos impressions visuelles !…

 

Cet après-midi, Monet est passé à la galerie pour rencontrer un éventuel acheteur. Il m’a confié : « La nuit porte conseil. Je voudrais en parler avec les peintres du groupe… Pourquoi ne  garderions-nous pas ce terme « d’impressionnistes » pour désigner notre bande de fous ? »

 

Je te quitte Edma. Je dois retourner chez Nadar. Je n’ai rien vendu mais je suis tellement heureuse d’avoir participé à cette première exposition de notre nouvelle association. J’espère bien recommencer l’année prochaine avec tous ces peintres de talents qui sont mes amis. Peut-être que, dans un an, tu accepteras de reprendre tes pinceaux ? Tu ne peux laisser ta sœur dans toutes ces mains masculines…

 

Comment vont Paule et Blanche qui me manquent ? Donne-leur plein de gros baisers de leur tante qui les aime. Je pense à vous.

 

Ton attentionnée Berthe.

 

Alain (un passionné)

Source : Si l'Art m'était conté